Aux chutes du Niagara

Journal d’Albert Ungerer, ingénieur de Voith

2e Partie: Aux chutes du Niagara

Albert Ungerer est arrivé à New York sain et sauf. L’ingénieur de Voith a déjà découvert la cuisine américaine et le bifteck pas assez cuit est loin de susciter son enthousiasme. Ce qui le passionne vraiment, c’est de se rendre enfin aux centrales électriques des chutes du Niagara. Voith est supposé livrer des turbines à l’imposante usine. Pendant un moment, il semble que l'entreprise de Heidenheim n’obtiendra pas le contrat. Puis, soudainement, la chance tourne. Le jeune homme a décrit dans son journal ses expériences aux immenses chutes d’eau, qui appartiennent à la fois aux États-Unis et au Canada.*

Journal d’Albert Ungerer, 29 octobre 1909

Les chutes du Niagara autour de 1905 : Voith livre douze des plus grosses turbines au monde à cette époque pour les centrales électriques des chutes du Niagara.

Nous arrivons aux chutes du Niagara canadiennes à dix heures et demie le matin. Je me rends à l’Ontario Power Co., où je rencontre d'abord monsieur Mitchell, puis messieurs Suhr et Converse. M. Mitchell m’emmène dîner, puis me ramène à la compagnie où j'explique l’objet de ma visite à M. Converse et je le questionne également à propos de la turbine numéro huit. Pour le moment, il fait la sourde oreille. (...)

18 Octobre 1909 – Parmi la concurrence

Dans la soirée, l’ingénieur en chef de Lombard Governor Co. m’appelle et me demande de me rendre à sa chambre, où il a réuni un de ses ingénieurs et les représentants de deux concurrents américains : M. Larner, concepteur d’aube de Wellman-Seaver-Morgan Co. et M. Gibbs de S. Morgan-Smith Co., de York. J’apprends qu’Allis-Chalmers est déjà hors de la course.

19 octobre 1909 – Jour de décision

Jour de décision! Nous sommes assis dans le salon, nous partageant des photos et attendons. À deux heures et demi, M. Heward apparaît, me prend à part et m’explique en s’excusant mille fois que le contrat est allé à Escher. La différence de coût ne valait pas la peine d’être mentionnée et il était certain qu’au point de vue de la technique, nous aurions fourni des machines parfaites, mais les financiers de la Banque de Montréal avaient voté en faveur d’Escher. Une telle défaite est vraiment horrible.

20 Octobre 1909 – Après la défaite

Quelques jours de misère s’écoulent. (…) Et bien, j’oublie ça et je garde courage! (…) Ai fait une soumission pour trois machines aujourd’hui. En ma présence, M. Converse dicte une lettre à ses présidents à Buffalo, dans laquelle il recommande d'accepter l'offre. La décision ne sera pas prise avant quatre semaines encore.

29 octobre 1909 – Au cœur des chutes du Niagara

Salle des machines de l’Ontario Power Co. : Albert Ungerer décrit cette vue dans son journal il y a 100 ans.

Je dis au revoir aux ingénieurs d'Ontario Power Co. Nous retournons au tunnel horizontal et prenons un ascenseur, cette fois vers le bas. De l’air chaud monte de la terre. Nous sommes entourés d’un énorme grondement sourd; on dirait que nous nous rendons dans l’atelier secret d’un personnage de Jules Verne.

Et ensuite, nous nous tenons devant le poste de commande qui surplombe la salle des machines. À côté de nous, nous pouvons entendre le bourdonnement des couvercles de régulateurs brillants, au-dessous de nous, les pompes halètent péniblement, devant nous, les immenses machines répètent leur chant monotone et à l’extérieur, le père de toutes les eaux, le Niagara, se précipite sans cesse.

« De l’air chaud monte de la terre. Nous sommes entourés d’un énorme grondement sourd – on dirait que nous nous rendons dans l’atelier secret d’un personnage de Jules Verne. »

Journal d’Albert Ungerer, 29 octobre 1909

15 novembre 1909 – Un dénouement heureux

Ai eu une autre négociation avec M. Converse hier. J’ai réfléchi longtemps à la question auparavant et décidé de ne pas me faire berner par la compagnie, mais de l’obliger en faisant des concessions et des compromis moins importants, et de rester fermement sur mes positions en ce qui concerne le prix. M. converse vient d’envoyer un télégramme pour dire qu’il va commander la turbine numéro huit; je suis censé retourner aux chutes du Niagara dimanche. (…).

*Note de l’auteur : tous les textes sauf l’introduction sont des extraits originaux du journal d’Albert Ungerer. La grammaire n’a pas été modifiée. Les omissions sont indiquées par (…).

« M. Converse vient d’envoyer un télégramme pour dire qu’il va commander la turbine numéro huit; je suis censé retourner aux chutes du Niagara dimanche. (…). »

Journal d’Albert Ungerer,
15 November 1909